Le Commandeur Cazeneuve (1839-1913)

Sa vie sera liée à celle de la reine de Madagascar, la reine Ranavalo III...

Un peu d'histoire...

Mariage heureux de l'Afrique et de l'Asie, Madagascar est la quatrième île au monde avec 592 000 km2, légèrement plus grande que la superficie de la France. Ses habitants ne sont pas vraiment africains, car les malgaches, répartis en deux grandes ethnies, les Sakalaves et les bares, ne sont pas noirs, ni vraiment malais, même si certains descendent sans doute d'ancêtres venus de l'indonésie. Ces éleveurs de zébus sont aussi des cultivateurs de riz et de manioc, et de grandes plantations de café, mais également de vanille, de tabac et de cannes à sucre couvrent l'île. Le sous sol est riche de graphite, mica, uranium, or et pierres précieuses.

 

Les français fondèrent Fort Dauphin en 1643, mais l'établissement fut abandonné en 1674. Au XVIII ème siècle un royaume indigène, l'Imérina dominait la majeure partie de l'île. Les anglais s'implantèrent à la faveur des guerres napoléoniennes mais ranavalo II reine de 1828 à 1861 expulsa les européens. A la mort de la reine en 1861 c'est la princesse Razafindrahety qui monta sur le trône et devint la reine Ronavalo III.

 

Une partie de bras de fer se déroula alors dans l'île entre la France et l'Angleterre. Convoitise des uns, perfidie des autres, tous les coups sont permis afin d'assurer sa protection, ce que paya cher le peuple malgache.

Le pouvoir appartient à la reine; bien qu'en réalité, elle n'exerce aucune autorité, son influence est tellement considérable sur l'esprit de ses sujets que rien ne se passe dans leur vie d'un peu important sans que son nom n'y soit mêlé, sans que son action se fasse sentir. Ses volontés sont considérées comme des commandements suprêmes; elles revêtent un caractère presque divin. Quand elle donne audience dans son palais, les visiteurs observent un cérémonial pompeux : ils ne s'approchent d'elle qu'avec force salutations et génuflexions dont le nombre est réglé suivant leur caste et leurs honneurs. Tous les matins, les soldats de la garde présentent les armes devant son palais, et, tandis qu'elle repose encore, entonnent le chant national, le Sidikina, que tout le monde écoute debout et découvert.

 

Lorsqu'elle se rend à quelque cérémonie publique, elle s'avance sous son parasol rouge orné d'une boule d'or, à travers une foule respectueuse qui pousse des cris de joie en battant des mains.

 

A Madagascar, le rang de premier ministre s'accompagne obligatoirement des fonctions de mari de la reine. Rainilaiarivony, sexagénaire défraîchi, en était à son troisième ministère et à sa troisième reine. Entouré de ses secrétaires, de son état-major et de ses aides de camp qui se comptent par milliers, il exerce la puissance que la reine ne fait que représenter. Emissaires officieux de la Grande-Bretagne, les missionnaires méthodistes, pourvus d'abondants subsides, mènent par l'intermédiaire du premier ministre une politique anti-française.

 

Que va faire Marius Cazeneuve, nanti de l'ascendant moral, seule arme concédée par le ministère français à notre représentant pour vaincre l'hostilité d'un tyran et ramener l'île sous le giron français? Prestige, prestidigitation, n'est ce point des mots ressemblants, synonymes de grandeur et de prest-agilité des doigts mais aussi des mots.

 

Tamatave : la première séance de Marius prépare sa renommée, ce n'est qu'un prélude. Marius part en filanzane avec son secrétaire Pappasogly et avec soixante porteurs chargés du matériel de prestidigitateur. Son but : Tananarive.

En cours de route, ils font halte dans un camp militaire et font une grande séance de magie. Son secrétaire et assistant Pappasogly déguisé en bourreau et armé d'un yatagan lui tranche la tête. Un frisson parcourt le public. Puis l'assistant, avançant avec la tête entre ses mains, la recolle au reste du corps. Miracle ! Marius ne pactise-t-il pas avec les esprits diaboliques ? L'accusation de sorcellerie comporte la peine de mort. Qu'importe. Après une dizaine de jours, le voici à Tananarive. Accueilli triomphalement et nanti de lettres de recommandations, il obtient du premier ministre sa présence dans sa première représentation dans la capitale. Rainilaiarivony, émerveillé des tours exécutés en son honneur demeure rêveur devant une expérience de suggestion qui fait apparaître sur une ardoise, par lui-même essuyée auparavant, la phrase suivante en malgache : "Ton pays sera sauvé si tu n'acceptes comme alliés que les représentants de la France". Le magicien fit alors place au diplomate.

 

Une circonstance imprévue sert ses projets : un incendie menace d’anéantir Tananarive. Les indigènes jettent dans le feu qui s’étend, les branches humides de l’arbre du voyageur dont la sécrétion aqueuse peut tout juste désaltérer un homme, ceci afin d'éteindre le feu. Le magicien flanqué de son assistant, bondit au milieu des flammes, armé d'une hache, coupant et taillant pour empêcher la propagation de l'incendie. Il devient le héros du jour et la reine, l'ayant remarqué, s'enquit de lui envoyer une oie, de la salade, oeufs, etc. une invitation au Palais. Une escorte d'honneur vint le chercher.

-Adiassiax moussu, quoui a nax ?

- Bonjour, Monsieur, comment vous portez-vous ?

 

Du patois Toulousain... avec l'accent ; il n'y manque qu'une bouffée d'ail. Marius regarde d'un air surpris ce vrai Malgache, Marc Rabibisoa, venu lui souhaiter la bienvenue. En effet, celui-ci, traducteur de la reine, a été élevé dans un collège de jésuites, au pays de Marius et a retenu quelques phrases. A leur arrivée au palais, Ranavalo leur adresse un long discours interrompu par une expectoration de Sa Gracieuse Majesté. Malgré cette habitude de vieux troupier (chiquer était en vogue, Marius est conquis par le charme de cette jeune souveraine au teint de méridionale : mains fines, attaches délicates, regard velouté plein d'une douceur mystique et voluptueuse à la fois, écrira-t-il. La tradition voulait qu'on déposât quelques piastres valant cent sous et qu'on les fît tinter ostensiblement. Plus discret, Marius s'incline, tendant sans bruit une pièce de cent francs or. Les assistants ne s'y trompent pas. Le geste n'est point de cupidité mais d'un intérêt plus tendre. "Ça marche", dit M. Le Myre de Vilers, envoyé extraordinaire de la République française, dont le regard aigu sous de gros sourcils observe la scène.

Pickersgill, missionnaire méthodiste, consul d'Angleterre, ennemi juré de la France et de Marius, était rageur. Puis vint la séance de magie. Entre autres tours, comment Marius a-t-il pu faire passer dans un piano fermé à clé, une clé que l'on avait égarée depuis longtemps, une carte choisie par la reine ?

"Quel est votre secret ?", traduit Marc Rabibisoa. Marius prend un air modeste. "Dites à sa Majesté qu'il faut posséder beaucoup d'agilité de doigts et connaître des sciences telles que les mathématiques, la chimie, la mécanique, l'astronomie, la physique, la médecine" (il était officier de santé).

L’admiration de la reine n’a plus de bornes. Le sort de la France est en bonne voie. Mais la grande illusion est comme d’habitude à la fin de la séance. En effet, Marius fit appeler quatre gardes armées.

-"De quelle provenance sont ces armes et munitions ?"

-"Anglaises, répond la reine"

-"Cela enlève tout danger à mon expérience, les munitions vendues par la Grande-Bretagne sont inoffensives. Je voudrais que ces hommes tirent sur moi lorsque je le leur commanderai. Qu'ils visent au coeur", dit Marlus en bombant son torse.

Quatre détonations, des cris d'effroi, quand la fumée se dissipe, l'on voit Marius tenant trois balles au bout des doigts et la quatrième entre ses dents ces mêmes balles qui avaient été marquées avant d'être chargées dans les fusils, et tirées. Du grand art !

"Très bien, très bien", approuve M. Le Myre de Vilers en jetant un coup d'oeil ironique à Pickersgill qui s éclipse... à l'anglaise.

Une autre fois il escamote un paon, un veau, mais sans oublier son but diplomatique : "Cet instrument jouera sans que personne n'y touche, seulement, il fera d'abord entendre la Marseillaise". La souveraine se lève aux premières notes de notre hymne national que tout le monde écoute debout. Pickersgill, croyant son heure venue, demande le God Save the Queen. Indocile, le cornet à piston entonne "J' ai du bon tabac dans ma tabatière, j'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!" Le parti français contient avec peine son hilarité pendant que Marius s'excuse : "l'ordre n'aura pas été bien entendu, veuillez le répéter". Pickersgill froissé serre les lèvres. Un de ses acolytes réitère sa demande. "Malbrough s'en va-t-en guerre glapit le cornet à piston. "Je suis désolé, dit Marius, il y a quelque chose de détraqué, veuillez examiner le cornet".Ce damné charlatan ne m'empêchera pas de taire entendre le God Save the Oueen, pensa le missionnaire anglais en embouchant l'instrument. Il souffle et un nuage blanc jaillit, le couvrant de farine et de ridicule.

C'est ainsi que Marius Cazeneuve entra petit à petit dans l'admiration de la reine. Il donna d'autres séances dans le palais elles n'eurent d'autre but que de ridiculiser les Anglais et d'entrer dans le coeur de Ranavalona rongée d'ennui entre un vieux mari et la Bible. Il devint son médecin. Ses lacunes dans ce domaine étaient compensées par une bonne psychologie. Et ce qui devait arriver arriva. Ce lien qui va unir la Reine d'un peuple au grand magicien que fut Marius Cazeneuve fut la Fattidrah, l'alliance du sang qui doit les unir comme l'eau et le riz. Cela se déroula en secret dans la maison de campagne de la reine.

La suite : l'intimité d'un prestidigitateur et d'une reine commande le secret. Mais les raisons d'Etat furent d'un autre dessein. Le 8 août 1896, une loi déclare l'île colonie française. Le général Galliéni débarque le 10 septembre 1986. Ranavalo prend la route de l'exil à la Réunion dans une belle villa nantie d'une confortable pension de 25 000 F, puis on Algérie en 1897. Ranavalona s'est éteinte à Toulouse en 1917 où elle finit ses jours avec Marius Cazeneuve, celui pour qui impossible n'était pas français et qui sut lui révéler le rêve et l'amour.

Sa maison existe toujours à Toulouse dans la grand rue Saint Michel au n°4.

Sources :

- La revue de la prestidigitation N°512.

- Historia n° 6 - Mai 1947.

- Magie et diplomatie à la cour de Madagascar de Marius Cazeneuve.

- Le commandeur Marius Cazeneuve de Pierre Saliès (Edit. Milan).

 

Arsène Renan

 

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